Photo noir et blanc d'un stéthoscope posé sur une table

La vie est ainsi faite. On se lève, un beau jour, sa journée toute prête dans sa tête. On va prendre son petit déjeuner au soleil, avec son mari. On va préparer le pique-nique pour sa fille. On va l’accompagner à son spectacle de danse. On va la maquiller, elle et ses camarades. On va faire la souris dans les coulisses pour la regarder danser. Puis on va tout ranger et aller fêter la fin de ce week-end dignement.

Mais la vie, c’est surtout ce qui arrive entre les choses que nous avions prévues. Et ce dimanche, la vie m’a attrapé par les pieds et m’a littéralement plaquée au sol.

Mais je m’avance. La journée s’était déroulée comme prévu : petit déjeuner, pique-nique, maquillage et coulisses. C’est le rangement qui a été plus chaotique.
La salle était rangée, les enfants rendus aux parents. Ne restaient à gérer que les trois valises de maquillage et les cent costumes du spectacle. Deux voitures chargées, je gare la mienne près du quai de chargement de la salle de spectacle. Je fais attention, lors de ma manoeuvre, de ne pas être trop proche de la zone réservée aux camions de livraison et de sa dénivellation importante.

Et là, le drame. En voulant contourner ma portière, je me retrouve un pied dans le vide, avec le sol 60 cm plus bas. Le premier atterrissage, au dire des personnes présentes, se passe plutôt bien. Mais me voilà déséquilibrée, mains et menton en avant, à embrasser le bitume.

Toute l’action aura duré deux ou trois secondes. Et pourtant, je me rappelle avec netteté tout ce qui m’est passé par la tête durant ces secondes interminables : « C’est vrai, j’avais oublié qu’il y avait le vide derrière moi ». « Et merde, je vais me péter le doigt ». « Et voilà, je n’ai plus de menton ». « Bon, apparemment, le doigt n’est pas cassé ».

J’entends tout le monde crier autour de moi pendant que je me rassieds. Je vois le sang gouter sur mes chaussures, je porte la main à mon menton. Je sens bien que quelque chose ne va pas, comme si la moitié était restée par terre. Mais tout ce qui m’intéresse, c’est que mon doigt bouge. Je respire, il ne semble pas cassé.
Tout le monde me regarde, affolé, pendant que je vérifie intérieurement l’étendue des dégâts. Je sens une pression dans ma poitrine, je décide de m’allonger, au cas où. Inutile d’aggraver la situation en tombant dans les pommes.

Et je les vois tous, au-dessus de moi, qui tournent du nez dès que leur regard croise la plaie nouvellement formée. « Ne me dites pas, surtout ne me dites pas à quoi ressemble ce menton. Je ne veux vraiment pas savoir ! »
Tout le monde s’affaire, l’un cherchant le pompier qui, ayant passé le week-end à surveiller une batterie de petits rats, vient de partir. L’autre me demandant s’il doit appeler quelqu’un. Une bonne âme qui cache l’horrible blessure au monde, une autre qui s’empresse d’entourer mon doigt dans un pansement de fortune, une troisième qui tente de nettoyer tout le sang qui s’est tranquillement accumulé.

Et moi, au milieu de tout ce raffut, qui rigole comme une idiote, qui fait des blagues douteuses, qui énonce nom, prénom, âge, numéro de téléphone, ne sachant trop si l’information servira à quelqu’un ou si l’on veut juste s’assurer que je suis toujours saine d’esprit.
Je les rassure : « Mon doigt n’est pas cassé, je ne vais pas tomber dans les pommes, même pas mal ! »
Je tente de joindre mon chéri. On me dit qu’il n’a pas répondu au premier appel. Je demande mon téléphone, je compose son numéro, il décroche mais j’entends bien qu’il parle à quelqu’un d’autre. Je raccroche, il me rappelle, mais il ne me parle toujours pas à moi. Je raccroche, je rappelle, je tombe sur la messagerie. Je passe quelques minutes à pester, j’appelle ma fille, qui me dit qu’il est reparti me chercher. Je décide de laisser tomber.

Durant tout cet épisode, c’est la douleur, ou plutôt son absence, qui m’intrigue. La main est engourdie mais ne me lance pas. Le menton est ouvert mais c’est l’antiseptique qui me pique plus qu’autre chose. L’adrénaline tourne à plein régime. Et puis les pompiers arrivent, et moi, cruche, qui braille « Je veux la sirène et les gyrophares ».

Ils m’auscultent, tournent du nez en voyant la plaie dont je ne veux toujours pas entendre parler.

Et puis, la descente. Je sens l’euphorie me quitter et je préviens mon audience que je vais me mettre à pleurer. Et les larmes arrivent, chaudes et incontrôlables. Pour évacuer le stress, la frustration, l’idiotie de la situation. Les pompiers me demandent si je peux me relever doucement, je saute sur mes pieds. Me voici, compresse au menton, pansement au doigt, à récupérer carte vitale, carte de mutuelle et carte bleue. Les trois sésames du monde industrialisé.

On me demande ce que l’on fait de ma voiture, si je prend mon sac, si on attend mon mari. Garez-la, non pas besoin, je n’en sais rien… Les pompiers, eux, me proposent d’aller me recoudre à côté. Ils parlent probablement de la clinique proche, je pense à la salle de spectacle. Je leur répond qu’ils feront bien ce qu’ils voudront. Les neurones ne connectent plus.

Ils me font monter dans leur carrosse et me voilà à taper la discut’. Spectacle de danse ? Oui. Il y avait du monde ? Oui. Vous êtes à jour de vos vaccins ? Non. Oups.
Nous voilà arrivés, la salle d’attente est relativement vide pour un dimanche soir, je suis confiante. Mon mari arrive sur ses entrefaits et prend le relais. Moi, je sens le malaise qui pointe son nez. Je m’écroule sur une chaise, rejoint par mon cher et tendre quelques instants plus tard.

Je lui demande un café, qu’il s’empresse d’aller me chercher. Et alors que je le regarde attendre que le breuvage soit prêt, je m’imagine, buvant mon café et celui-ci ressortant par mon menton, à la Tex Avery. Un fou rire me prend, l’image refusant de s’effacer de mon esprit. Il revient, gobelet à la main, dubitatif devant sa femme, mâchoire à l’air, à pouffer sur son siège.

Passe une heure, il repart pour gérer les enfants restés à la maison. Je trouve une prise pour mon téléphone, manque de m’étaler une nouvelle fois en tentant de le brancher. Le monsieur à côté de moi me regarde, circonspect. Je tente de conserver le peu de dignité qui me reste et plonge mon nez vers l’écran. Me voici prête à affronter la longue attente du dimanche aux urgences.

Au bout de trente minutes arrive une infirmière qui, très gentille, se présente, nous explique qu’elle fait partie de l’équipe de nuit, qu’elles ne sont que deux à assister le médecin, qu’ils viennent de recevoir deux réanimations mais qu’elle fera le nécessaire pour que tout se passe le plus vite possible. Bref, elle nous explique gentiment qu’on risque de camper. Et là, une main se lève. Un monsieur qui explique qu’il s’est fait piquer par une abeille, et que, quand même, ça fait bobo… Cette sainte lui explique gentiment que généralement, un peu d’alcool sur la piqure fait effet, histoire de lui faire comprendre que sa place n’est probablement pas aux urgences. Mais elle revient quelques minutes plus tard avec un pansement, toute de professionnalisme enveloppée.

Je me tourne vers ma voisine : « J’ai une machine à coudre chez moi, j’aurai probablement plus vite fait de me recoudre toute seule ».

Bizarrement, mon nom est appelé quelques minutes plus tard. Je ne laisse pas passer mon tour et je fonce vers l’infirmière. Elle me pose quelques questions, s’étonne de ma chute alors que je ne semble pas être blonde (!), me pose sur un brancard et me dit que le médecin ne devrait pas tarder. Dans le jargon infirmier, cette mesure de temps peut s’étaler de cinq minutes à une heure trente.

Au-dessus de moi se trouve la lampe d’examen. Mon reflet est trouble. Je vois bien une plaie mais je n’en discerne pas les bords. Parfait. C’est une image avec laquelle je n’aurai pas besoin de vivre. J’entends dans le couloir une dame se plaindre qu’on l’a oubliée. Une heure qu’elle attend les résultats d’une radio. On lui répond gentiment que certains attendent depuis quatre heures, que le médecin privilégie les cas graves, merci beaucoup de continuer à patienter en silence.

Je prends littéralement mon mal en patience, en me demandant si on dort bien sur ce genre de brancard. Je tourne la tête, histoire de changer de paysage et je sens un liquide chaud me couler le long du cou. Beurk, vite, je redresse la tête. Un nouveau filet de sang, mais qui lui se précipite de l’autre côté de ma nuque. Je suis cernée, je ne peux plus bouger sous peine de transformer la pièce en scène de crime. Alors je pense au bel article que je vais pouvoir écrire.
Etonnamment, le médecin arrive rapidement. Pose du champ opératoire, piqure anesthésiante (ça, ça fait mal) et six points plus tard, me voilà recousue.

Je lui parle de ma main, qui commence à gonfler et à me faire souffrir. Après m’avoir ausculté, il me demande avec un petit sourire si je peux attendre de voir demain si ça dégonfle ou si je préfère attendre la nuit ici pour avoir ma radio. Stoïque, je décide de prendre le risque et je me précipite hors de la pièce.

Il est 22h30, tout cette histoire aura duré quatre heures en tout. La douleur aura été la grande absente, même si elle se fera un chemin dans ma chambre. Car la douleur est l’apanage de la nuit, elle nous préfère seuls et inactifs.

Ce que je retiens de cette journée ? Ma fille s’est amusé, le spectacle s’est bien passé et moi… c’est idiot, mais j’ai rigolé comme une folle sur la plus grande partie de la journée. Alors quand mon menton aura cicatrisé, il me restera cette petite trace qui me rappellera comme ma fille était belle dans son tutu blanc, hissée sur ses pointes, à tournoyer sous les projecteurs.

Photo by Hush Naidoo on Unsplash

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Katia

Bloggeuse amateur & Ecrivain dilettante

Non, ce n’est pas moi sur la photo et c’est la raison pour laquelle j’écris et que je ne fais pas de vidéos.
Rêver sa vie ou vivre ses rêves ? J’avoue que je n’ai pas encore choisi. Et vous ?

Katia Lacourte

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