Pensées profondes d'une fille écervelée

Quand j’étais plus jeune et que je regardais les mères passer dans la rue avec leur marmaille, me prenait une frayeur irrationnelle : et si avoir des enfants nous transformait totalement ? Et si, à l’issue du processus, on en venait à ne plus se reconnaître ?

Je voyais ces dames promener leur progéniture et je me demandais qui elles avaient été avant ? Avant d’être cernées de ne plus dormir la nuit. Avant de sentir le lait caillé parce que leur mouflet leur avait vomi trois fois dessus. Bien avant de ne plus pouvoir mettre cette petite jupe parce que leur 38 s’était barré avec le placenta.

Quand on ne veut pas d’enfant, on n’a pas forcément une belle image de la maternité. Moi, je ne suis pas fan des enfants, la preuve, je n’aime que les miens.

Il n’empêche, un jour, l’envie m’a pris de me reproduire. Pas juste de tester le truc, pour de rire, mais de vraiment tenter le coup et de créer un autre moi. Vu comme ça, pour ceux qui me connaissent du moins, ça peut paraître dangereux, d’amener un clone de moi sur cette planète. Techniquement, moi je voulais plutôt un clone du papa, c’était plus sage !

Faire un enfant, c’est un saut dans l’inconnu. A trop y réfléchir, on ne saute jamais. Alors j’ai fait ce que je fais le mieux, je n’ai pas réfléchi. J’ai travaillé le papa au corps – elle était facile, je sais – pour le convaincre que le plan n’était pas trop foireux, et Mister Paupiette est arrivé.

Et avec lui, une mère imparfaite était née. Ce titre est parfaitement assumé, dans le sens où je ne sais pas faire autrement. Le net regorge de vidéos de ces mères qui mènent tout de front. Carrière, pouponnage, alimentation bio et démarche Zéro Déchet. Le déchet, à ce moment-là, c’était moi.

Mon 38 s’était fait la malle, je sentais le lait caillé, je ne dormais plus qu’avec des boules Quiès et mon appartement ressemblait à une crèche après le passage d’un cyclone. Bref, totale maîtrise !

Comme si cela ne suffisait pas, me voilà avec l’envie de proposer un animal de compagnie à la Paupiette. Un nouveau chat ? Non ! Une petite soeur, rien de moins. Mister Man était réticent mais c’était sans compter sur mon pouvoir de persuasion et ma capacité à oublier ma pilule. Bref, Kate Moss est arrivée trois mois avant les deux ans de la Paupiette, juste quinze mois en avance sur le semblant de programme que nous nous étions fait, un soir de beuverie.

L’avantage d’enfants aussi rapprochés, c’est qu’on ne sort pas des couches, du lait caillé et de la purée sur les murs. Pas de nostalgie de l’appartement parfaitement rangé, parce qu’on ne se souvient tout bonnement plus de ce à quoi il pouvait ressembler, avant l’arrivée des clones.

Mais voilà, maintenant, ils sont là, ils sont deux et ils ont besoin de moi. Pardon, de nous. Mais honnêtement, je n’ai jamais souhaité prendre la parentalité au sérieux. Pas dans le sens où je ne m’occupe pas de mes monstres, mais je ne savais tout bonnement pas comment être une Maman, celle avec un grand M, celle des publicités et de l’imaginaire collectif.

Et comme je n’aime pas vraiment me forcer, j’ai décidé d’aborder l’éducation de mes enfants à ma façon. De manière, disons-le, décomplexée.

Premièrement, il n’était pas question de se laisser envahir par les micro nous. Déjà qu’ils ne payaient pas de loyer alors qu’ils occupaient littéralement 75 % de la surface de la maison, ils n’allaient pas en plus nous bouffer la vie. Alors dodo à 20 heures tous les soirs, sans exception. D’une, ça leur permettait de profiter de bonnes nuits de sommeil. De deux, ça nous permettait à nous d’avoir nos soirées tranquilles.
Et puis pas question de sacrifier notre playlist musicale contre du Chantal Goya ou du Henri Dès. Non, les enfants, ça s’élève au Pink Floyd, au Linkin Park et au Nirvana. Et puis, tant qu’ils ne soupçonnaient pas l’existence desdits artistes, ils ne pouvaient pas souffrir du manque, non ?

Tous les deux avons fait de notre mieux avec les outils dont nous disposions et avec l’appui sans faille de trois paires de grands-parents. J’ai souvent eu l’impression d’être un peu égoïste et de penser à moi avant de penser à eux. Fort heureusement, leur père a toujours été une mère pour eux. Il en fallait bien une dans le couple.

Aujourd’hui, les clones ont 13 et 12 ans. La bonne nouvelle, c’est qu’ils sont en apparente bonne santé physique et mentale. L’autre bonne nouvelle, c’est qu’ils m’ont promis de ne pas faire de crise d’adolescence. On a tenté de ne pas trop les brimer dans leur créativité, qu’ils ont débordante. De ne pas être restrictifs pour la beauté du geste. D’expliquer le pourquoi du comment, même si quelques fois, non c’est non et c’est comme ça !

Et souvent, parce qu’on les a vite autonomisés – ça nous laissait plus de temps pour nous – ils vivent un peu leur vie. Et on peut avoir tendance à les oublier, à moins les considérer, perdus que nous sommes dans notre vie sociale trépidante. Parce qu’actuellement, notre vie sociale, c’est Ibiza. Et c’est ce qui me fait le plus peur aujourd’hui : les perdre de vue, qu’ils ne sentent exclus de notre mode de vie et qu’ils ne se sentent plus autorisés à communiquer. L’isolement est le pire ennemi de nos ados et c’est un écueil que nous souhaiterions éviter.

Kate Moss et moi avons une passion commune pour les chanteurs sud-coréens, ce qui nous procure une relation mère-fille au delà de mes espérances. Soit dit en passant, elle nous en a suffisamment fait baver entre 3 et 8 ans, c’est plutôt pas mal qu’elle se calme sur le sujet.

Mais je vois ma Paupiette un peu en retrait, les pouces calés sur sa Switch, qui nous observe du coin de l’oeil. Je le soupçonne d’être un peu jaloux de cette complicité. J’en veux pour preuve son amour soudain pour ces mêmes chanteurs sud-coréens qu’il dit adorer mais dont il peine à reconnaitre les visages. Je suis moi-même un peu en retrait, perdue entre ma reconversion, les soirées enchaînées et les week-ends de beuverie. On se regarde tous les deux du coin de l’oeil, aucun ne sachant vraiment comment communiquer avec l’autre.

La phase passera, je le sais, quand la routine reprendra le dessus. Et puis avec les enfants, rien n’est vraiment joué tant qu’on les a sous la main. C’est du moins ce dont je cherche à me convaincre. Tant qu’ils nous écoutent, tout est encore possible, non ?

Le boulot est bien loin d’être terminé. Le plus dur est probablement devant nous. Mais nous avons pris le parti de rester sur cette ligne d’imperfection. Parce que rien n’est pire pour un enfant que d’avoir des parents « parfaits » à qui se mesurer. Et parce que ça serait trop de boulot de tenter de tout changer maintenant.

Alors pour répondre à la question de mes quinze ans : non, pour de vrai, être parents ne nous a pas vraiment changé. Bien sûr, nous sommes sérieux lorsqu’il convient de l’être, histoire de rester crédibles quand on engueule les mouflets. Mais, finalement, ça arrive tellement peu souvent que ça ne peut pas nous définir. Je crois qu’on a réussi à rester ce que nous sommes fondamentalement, en nous adaptant légèrement aux changements inhérents à la possession d’une progéniture de qualité.

Et peut-être, cela reste un vœu pieux, peut-être est-ce parce que nous sommes restés fidèles aux ados que nous étions que nous arrivons à comprendre les ados qu’ils sont devenus.

Je reviens vers vous à leur départ du nid pour vous dire ce que ça aura donné. Ou dans 20 ans, quand leurs névroses se révèleront. De toute façon, comme disait l’autre, « quoi que vous fassiez, vous le ferez mal ». Alors autant le faire en restant soi-même !

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Je n’ai jamais eu une âme d’auteure. Créer des personnes, leur inventer une vie sur des centaines de pages, cette simple idée m’épuise.

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Et où commencer sinon dans ma propre tête, à partir de mes propres expériences.

Et peut-être que celles-ci parleront à certains, parce que même si nous nous imaginons uniques, nos expériences sont généralement universelles.

Alors vous qui passez ici, par hasard ou à dessein, n’hésitez pas à me dire si nous avons partagé une expérience commune. Parce que tout part de là !

- Katia